Tuesday, November 21, 2017
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Fine Art Italia-Abc Artists Bruno Sauerwein Bruno Sauerwein-Mao and Lin Piao on the Riviera

Bruno Sauerwein-Mao and Lin Piao on the Riviera

Mao and Lin Piao on the Riviera

 
 

Biography: Bruno Sauerwein

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Mon étrange histoire d’amour avec Montgomery-Alabama-USA

En 1968, je passe une semaine de rêve à Montgomery Alabama. L’impression d’être constamment embrassé par tout le monde... des rencontres, des photos, des mouvements sociaux passionnants...

Quarante ans plus tard c’est la dégringolade

Et quarante ans plus tard je décide de retourner à Montgomery Alabama et d’y faire une sorte de voyage de reconnaissance, une sorte de retour aux sources pour finalement tenter de mieux comprendre cette étrange attachement, cet engouement que j’ai ressenti pour cette toute petite ville des Etats Unis.



Et c’est la catastrophe.

D’abord parce qu’en plein jour je ne vois pratiquement personne dans les rues. Je ne parle pas des rues du centre ville, bien sûr. Pas bien animées non-plus d’ailleurs. Un centre ville qui a été entièrement rénové pour devenir une sorte de théâtre de présentation de la ville et de son histoire dans ses aspects les plus glorieux : la lutte pour les droits civiques.

Non, je parle de ces quartiers périphériques dans lesquels est concentrée la population noire de Montgomery.

Là, personne. Le vide.

Les rares personnes qui apparaissent ici ou là ont l’air d’être perdues, ont l’air de vouloir aller très vite quelque-part se cacher.

Et quand j’ai l’occasion de pouvoir rencontrer quelques personnes et de leur parler, je vois des gens tristes, parfois apeurés, et en tout cas absolument pas cette population certes pauvre, mais très vivante, truculente, et chaleureuse que j’ai connue quarante ans auparavant, en 1968.

On dirait vraiment qu’un ouragan d’une puissance incroyable est passé sur la ville.

Pire qu’une catastrophe naturelle

D’ailleurs j’irai peu de temps après voir les traces et les résultats du passage de Katrina sur la Nouvelle Orléans.

Et en conduisant sur les interminables routes américaines, en allant plus au sud vers la Nouvelle Orléans et surtout en revenant à Montgomery après avoir vu les dégâts causés par Katrina, les dégâts matériels, humains, économiques,etc... je me ferai la réflexion suivante :

Au fond les désastres humains, les désastres sociaux, lorsqu’il n’y a plus d’argent, lorsqu’il n’y a plus travail, et lorsque la petite criminalité fleurit, prend le dessus sur la vie de tous les jours, eh bien, ce sont là des catastrophes d’une gravité bien supérieure à celle des catastrophes naturelles. C’est beaucoup plus profond, beaucoup plus grave, beaucoup plus triste, et en plus on se dit que - au fond - c’est l’oeuvre des hommes. C’est l’oeuvre des hommes que ces rues vides, ces baraques alignées et pas un enfant qui joue dans la rue. Cette carte publiée quotidiennement dans les journaux locaux, cette carte de

la criminalité où on voit combien il y a eu d’attaques à main armée, combien il y a eu de cambriolages, combien il y a eu de violences sur les personnes, dans toute la ville, dans tous ces endroits où je déambule tous les jours, à la recherche de contacts humains.

Alors évidemment, dans cette ambiance et dans cet état d’esprit, l’humeur n’est pas à la photo, ou alors une photo triste.

Comment photographier les gens quand il n’y a personne ?

Cette fois-ci je suis parti avec un moyen format, et je me retrouve quand-même - effectivement - à faire quelques photos ici et là.

Très peu des personnes puisqu’il n’y a pas de personnes.

On ne les voit pas, on ne peut plus les rencontrer puisqu’il n’y a plus d’endroits comme ces bars où j’avais apprécié m’installer, me faire oublier, parler avec les gens.

Je fais donc des photos de paysages urbains un peu désolés. En fait, sur ces photos que j’ai pu faire, une douzaine de rouleaux de huit poses, comme par hasard, une partie des rouleaux disparaîtra. Je ne les retrouverai plus.

Justement les rares moments où j’ai pu croiser des gens dans leur rue, des gens qui s’étaient finalement détendus et qui m’avaient accordé quelques moments pour bavarder, et accessoirement pour que je puisse les photographier. J’ai donc égaré, je ne sais comment, près de la moitié des rouleaux que j’avais pu engranger... Ambiance.

Le berceau des droits civiques

Mais j’ai quand-même passé du temps à Montgomery à remonter aux sources de ce qui m’avait passionné dans cette ville, à savoir le destin de la communauté noire américaine, et plus particulièrement l’émergence, autour des années où j’y suis allé, des combats, des luttes pour les droits civiques dans le sud américain.

Je vais donc visiter les différents musées et autres fondations dédiés à l’histoire de ces luttes pour les droits civiques. Le Musée des Droits Civiques, le Musée Rosa Parks. Rosa Parks, la première femme a avoir osé refuser de se lever pour céder sa place à un blanc dans un bus à Montgomery.

Et puis les Archives de l’Alabama. Et là, j’ai pu plonger dans les archives du Southern Courier, qui était le journal dédié à ces combats contre la pauvreté et pour les droits civiques à cette époque.

J’ai d’ailleurs, quand j’y suis allé en 1968, séjourné dans la maison du rédacteur en chef de ce journal qui nous avait prêté sa maison pour une semaine. Et dans sa maison, sur les murs, on pouvait découvrir les photos de quelques grands leaders noirs de l’époque : Stokely Carmichael, Eldridge Cleaver et Martin Luther King. Et c’est quelques mois plus tôt, en avril 1968 à Memphis, que Martin Luther King sera assassiné.

De plus en plus pauvres

Ainsi ce pèlerinage de 2008, juste avant l’élection de Barak Obama m’aura-t-il permis de revisiter, de mieux comprendre la nature de mon attachement à cette ville et sans doute aussi progressivement de comprendre que ce temps-là n’est plus.

Et que malheureusement la situation économique et sociale des noirs s’est spectaculairement dégradée en quarante ans. Une déferlante d’appauvrissement qui n’a pas épargné de nombreux blancs.

Et enfin, beaucoup plus récemment, en découvrant le travail de Doug Rickard qui fait ses “reportages” sur internet en explorant des lieux à l’aide deGoogle Street View, j’ai eu à mon tour envie de retourner à Montgomery Alabama par ce moyen-là. J’y ai donc exploré les rues, les quartiers qui me sont chers en passant au crible les enregistrements de Google Street View.

Un grand moment d’émotion, tout de même, puisque cette couverture de la ville par Google s’est faite en 2009, juste un an après mon deuxième séjour, et que j’y ai retrouvé les coins de rue, les boutiques tristes que j’avais scrutés en 2008.

Une histoire d’amour toujours bien vivante

Inutile de préciser que mon histoire d’amour avec Montgomery n’est malgré tout pas terminée.

C’est difficile à comprendre, mais une partie de moi-même, une partie intime, qui me parait assez essentielle, une partie de ma mémoire, des sentiments qui m’habitent régulièrement, se trouve nichée, logée à Montgomery Alabama. C’est effectivement très étrange, mais c’est ainsi.

Et donc je ne peux ni imaginer pour l’instant renoncer à cet ancrage, ni abandonner cette ville et ses gens sans autre pensée ou action.

En 2008, lorsque je me suis promené dans ces quartiers que je connaissait, j’avais pris la précaution d’avoir dans ma poche de pantalon une quarantaine de petits tirages noir et blanc, des photos que j’avais faites en 1968, à l’époque.



Et quand je voulais rentrer en relation plus confiante avec des gens dans la rue, devant chez eux, eh bien je sortais de ma poche le petit paquet de photos, et je racontais à ces gens comment j’avais fait ces photos quarante ans auparavant. Et pendant ce temps mes interlocuteurs regardaient les photos, et c’étaient assez extraordinaire de les voir se détendre, de les voir devenir beaucoup plus amicaux, plus souriants, et finalement d’être prêts à ce moment-là à bavarder sans crainte ni aucune agressivité. Ils ont aimé cette image pourtant très vintage qui était donnée de leur histoire déjà lointaine.

Peut-être pas si lointaine que ça...

Retrouver des gens 40 ans plus tard !

Donc, je n’abandonne pas l’idée de retourner à Montgomery. J’ai cette espèce de rêve - à moitié réalisé en 2008 - de montrer les photos et de retrouver la trace de gensqui figurent sur ces photos. Donc, plus de quarante ans plus tard.

La dernière fois, en 2008, étant retourné pour la nième fois dans le quartier de l’autre côté de la voie ferrée, j’aperçois une dame qui trimballe deux gros sacs, deux gros cabas. Elle avait fait ses courses, et elle marchait en plein “cagnard” pour rentrer chez elle.

Et je me suis arrêté à côté d’elle sur la route avec la voiture, et puis, curieusement, au bout de quelques secondes j’étais sorti de la voiture et nous étions dans les bras l’un de l’autre en train de nous embrasser avec cette grosse dame.

Vous allez dire que j’aime les grosses dames noires. Et ce n’est pas faux. J’ai des souvenirs comme ça notamment à Roxbury (Boston) de moments passés à bavarder et à écouter du rhythm and blues entouré par de plantureuses dames noires. En tout bien...

Et puis cette soirée du 31 décembre 1968, à Montgomery justement. Des heures à danser avec ces dames légères comme des plumes...

Donc cette dame au bord de la route, elle a regardé les photos et elle m’a dit : Ah, mais lui là, je le connais celui-là. Il habite à deux blocs d’ici, deux rues plus loin.

J’ai voulu y aller pour le rencontrer, et malheureusement ça n’a pas pu se faire car au moment où je me suis approché de sa maison, dans cette impasse, avec ma voiture de location, au bout de la rue deux voitures se sont arrêtées comme si elles voulaient bloquer l’issue de l’impasse.

Et j’ai pris peur, et n’ai pas pu rester. J’ai donc décidé de rebrousser chemin et d’aller vers les voitures arrêtées en épi. L’une d’entre elles ayant reculé, j’ai pu partir, désolé que j’étais de n’avoir pas pu aller au bout de ces étranges retrouvailles.

BRUNO SAUERWEIN ®

Alabama 1968-2008-REPONSES PHOTO N° 240 MARCH 2012

BRUNO SAUERWEIN
Alabama 1968-2008

In 1968, while the civil rights movement is in full swing in the United States, a young French photographer goes Down South to Montgomery Alabama and immerges in the black community. This will be the occasion of an incredible series of portraits in black and white, published here for the first time. Forty years after that first trip, Bruno Sauerwein returned there to try and experience once again the swing and spirit of that time. The minimalist color images he captured in 2008 contrast with the original series. Back home, he continued the quest on his computer with Google Street. Narrative of a journey of initiation through two very different times.

RP: You produce the first series when you are just twenty years old. Under what circumstances did you discover Montgomery?


Bruno Sauerwein: In 1967, I quit law school to go to Boston for a few months in search of new horizons. In fact, I stayed there for three years! I discovered photography and I began to do freelance work for magazines.I spent my nights printing my photos in the lab. At the end of 1968, a friend offered me to go down to Montgomery in his old Mercedes. A civil rights activist friend was lending us his house for a week.I said OK, let’s go ! The house was in the middle of a black neighborhood. On the walls inside photos of the black leaders of the time: Martin Luther King, Black Panthers ... We feel something important is going on all around us. Montgomery is located somewhere between Atlanta and New Orleans. It is the birthplace of Civil Rights. It is in this city that Rosa Parks refused to give up her seat to a white man on a bus.As soon as I stepped outside, I was struck by the spontaneous marks of warmth and interest. An incredible source of inspiration and energy.We immediately felt at ease and kept on meeting people,chatting and getting closer. This series of images is the result of a very personal experience in b & w. At this point, I had no specific photo project in mind. Just strolling around happily with my Leica M4 and a 35 mm Summicron mounted on it. And then i collected the pictures very naturally and in tune with the dreamlike flow of encounters all over the place. In fact, I didn’t spend that much time shooting during that week. But now and then I could feel that a photo was coming up, dictated by the environment,as it were.Magically, the camera goes up to my eye, and all the good gestures simply unroll to complete it.

RP : Such openness on the part of these people is astonishing, given the cultural gap and their difficult living conditions ...

 

BS: Not long before that trip, I had run into a tough situation in Washington DC. I was looking at men shooting crap on the pavement some place, and suddenly a guy stole both my cameras away from me… walked away with them… and then gave them back to me shortly after!But in Montgomery I never felt any kind of apprehension while taking pictures.No doubt, the people of Montgomery

were poor, but far from miserable. They had grace and loads of optimism: they were beginning to believe that a reevaluation of their status was on the go Down South. And they had not forgotten where they had all come from. It was a solid source of inspiration. Every minute, I was discovering this warm culture boosted by its newly acquired awareness. This was the time of large gatherings, with people dying to support their cause. Things were changing. The result was this incredible tenderness that I sensed everywhere, something like a continuous dream. So it was easy to feel at home in this black neighborhood. I could go to bars and listen to rhythm and blues, and feel I was part of the furniture. I was even nicknamed "Blacker Than Black" by some of the customers!As a result, my story with Montgomery Alabama all through these years has primarily been related to people. Like this big black lady with whom I danced on new year’s eve and who seemed so light... In contact with these people, I both felt completely myself and at the same time totally transformed. This work is very different from a conventional reportage. It represents for me a deep and personal involvement, something very intimate.

RP : Is this why you have been keeping these images to yourself for 40 years?

 

BS: Yes, this human experience has long been special to me, and I did not want to do just anything with the images. Yet they have always triggered raving commentaries. Minor White loved the one of the three guys in the bar. An agency asked me to leave the photos with them, but I refused. I just sold a few prints to friends. At the time, I was working as a press photographer, but I did not feel the urge to show my personal photos. I had other things to do and I ended up engaging in other occupations. But for decades I was haunted by the pictures I had made in 1968.

RP : What triggered you to go back to photography ?

 

BS: I finally reconnected with photography during a workshop in Arles in 2008, with a certain Jean-Christophe Bechet conducting the workshop! Just after that, I thought that it was time to return to Montgomery. My motivation was to find people either alive or having known this or that person. So I went back with my Leica and a Mamiya 7 ii medium format plus 30 vintage prints in my pocket. This second trip gave me the impression that a hurricane had hit the town. I really did not expect to discover such a sad and heavy atmosphere. I was terrified to see how street life had deteriorated.But fortunately, the imminent election of Obama was indeed to brighten up the spirits. Yes the city center had been redone with beautiful monuments celebrating Civil Rights, but the black neighborhood was dilapidated and empty. People became suspicious and did not move out of their car.I still managed to contact some people to show them my pictures. At first they were frightened and aggressive, but when I pulled out the prints they relaxed. It was my passport. Still, I struggled to find people. And when the opportunity did arise, I had no film left in my camera ... and to top it all, I lost the reels containing the few portraits that I had managed to do! I felt that I was not going to generate the same human experiences and produce the same kind of images as before. I then put my Leica away and decided to opt for more minimal and contemplative images in medium format.I chose the empty places, evoking a kind of presence in the hollowness.I also took the time to give my images from 1968 to the Archives of Alabama. They were thrilled! As I was unable to push my investigation further, I shortened my stay and went to New Orleans to catch some post-Katrina views.

RP: Why have completed this work with screen shots collected on Google Street View?

 

BS: I came back very frustrated from this second trip. I wanted to extend it. All I wanted to do is find more human presence. So at home, I logged into Google Street View and spent long hours going through all the places I knew looking for people. And it can be disturbing when, depending on the angle you chose, you see people appearing and disappearing! Image quality is definitely very poor,but I was only interested in the documentary side, and of course craving to meet more people! This actually helped me to turn the page, and next time I go there, it will be a new experience.Maybe I’ll go there with my Canon 5D Mark II. I have a film project in mind! Anyway, photography is once again my main thread. I went through a number of exciting jobs, but being able to move people with my images is perhaps the highest ambition of my life. It is very difficult, but I like it. And today it is in South India, in very different atmospheres, that I have been finding comparable sensations. Since 2008 I have been working on a project entitled, "India on the move" which led me to make five trips and have four exhibitions in Bangalore, Pondicherry, Chennai and Paris. Obviously, I have other ideas in mind, including some strange portraits of Mao Zedong and Lin Piao out now

Interview by Julien Bolle

REPONSES PHOTO N° 240 MARCH 2012

Arles Voies-off 2012